Le Basculement d’un Marché Séculaire
L’industrie cosmétique, historiquement dominée par la France et l’Europe, fait face à un assaut stratégique venu de Chine. La compétition économique ne se limite plus aux semi-conducteurs ou aux véhicules électriques : elle touche désormais les soins de la peau et le maquillage.
Au cœur de cette offensive : Proya Cosmetics (603605.SS), première entreprise chinoise de beauté à dépasser 10 milliards de yuans de chiffre d’affaires en 2024 (≈1,4 Md $). Son ambition, baptisée « stratégie double 10 », vise le Top 10 mondial des géants de la beauté d’ici dix ans, nécessitant un CA de 50 Md CNY. Pour y parvenir, Proya mise sur deux leviers : une domination digitale et une expansion internationale ciblée, notamment en Europe.
La Révolution Digitale de Proya : Quand l’E-commerce Dicte la Beauté
Pendant longtemps, « Made in China » évoquait bas prix et qualité inégale. Proya a renversé cette perception grâce à une intégration verticale et une exploitation massive du commerce en ligne.
Le Modèle « Data-First » : 95 % des Ventes en Ligne
Proya réalise 95 % de ses ventes via Tmall, Taobao, Douyin et JD.com, ce qui lui donne un avantage clé :
- Adaptation ultra-rapide : Les données de consommation en temps réel permettent d’ajuster les produits et les campagnes marketing à une vitesse que les conglomérats historiques peinent à suivre.
- Pénétration profonde du marché intérieur : Les villes de rang inférieur, négligées par les marques internationales, sont devenues des relais de croissance massifs avant l’assaut des métropoles.
Cette hyper-digitalisation reste un risque : les ventes hors ligne ne représentent que 4 % du total, exposant Proya à des concurrents chinois à croissance plus rapide, comme Mao Geping (+31,3 %) et Chicmax (+17,3 %) au S1 2025, contre +7,2 % pour Proya.
Le Pivot Stratégique : L’Europe, Tête de Pont de l’Expansion Mondiale
La croissance de la marque principale de Proya ralentit (-0,08 % au S1 2025, première baisse en cinq ans), rendant l’internationalisation urgente.
Investissement R&D et M&A : Paris, le Nouveau Centre de Gravité
Pour asseoir son positionnement premium, Proya a ouvert un centre R&D à Paris en 2024, dirigé par d’anciens cadres d’Estée Lauder, et axé sur les produits anti-âge.
- Stratégie d’Acquisition : Le PDG Juncheng Hou cible des marques européennes avec histoire et technologie, pour des transactions allant jusqu’à 500 M $. Les segments visés incluent parfums, soins pour hommes et produits pour bébés. Des cibles possibles : L’Occitane ou certaines divisions d’Estée Lauder ou Coty.
- Levée de Capitaux : Une seconde IPO à Hong Kong est envisagée pour renforcer visibilité et financement des acquisitions.
Le Défi de l’Intensité R&D Face aux Géants Occidentaux
Le déséquilibre est notable : Proya consacre ~50 % de son CA au marketing, mais moins de 2 % à la R&D. En comparaison, L’Oréal investit ~8 Md CNY annuellement en R&D. Cette structure pose un problème pour bâtir une crédibilité scientifique durable face aux conglomérats occidentaux.
Conclusion : La Géopolitique de la Beauté à un Tournant
Proya, avec son modèle digital-first et son offensive M&A en Europe, émerge comme un champion chinois capable de jouer sur la scène mondiale. Sa croissance rapide et ses marques sœurs performantes (Off & Relax : +103 % CA au S1 2025) démontrent son potentiel.
Cependant, le ralentissement de sa marque phare et le déséquilibre marketing/R&D imposent une pression sur la performance. Le succès de l’IPO hongkongaise et la pertinence des acquisitions européennes détermineront si Proya peut passer de leader national à conglomérat mondial.
Les entreprises occidentales doivent-elles craindre l’agilité numérique chinoise, ou le déficit en R&D de Proya offre-t-il une fenêtre pour renforcer l’avantage technologique européen ?







